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Forró : A la découverte des musiques et danses

du Nordeste brésilien

avec Rita Macêdo et les élèves de l'école élémentaire Fleurance (31300)

Saison scolaire 2014-2015

La région Nordeste (« nord-est »), historiquement la première colonisée, est la plus pauvre du Brésil. Sous l’emprise de grands propriétaires terriens qui perpétuent un véritable système féodal, le Nordeste reste aujourd’hui encore marqué par la misère et l’injustice sociale. C’est particulièrement vrai de tout l’intérieur aride du territoire, le mythique Sertão.

Le Sertão est une terre de faim et de syncrétisme, dessinée par la caatinga (« forêt blanche » en langue indigène Tupi-Guarani) faite de plantes épineuses, de cactus et de cailloux. L’histoire douloureuse du Sertão a été marquée par des périodes de famine catastrophiques suite aux sécheresses récurrentes qui empêchent le développement de l’agriculture. L’élevage bovin est pratiqué de manière artisanale, employant une importante population de vaqueiros (« vachers ») dont le mode de vie ancestral persiste encore aujourd’hui. Ce sous-développement social et économique n’a pourtant pas empêché le développement d’une culture forte, particulièrement sur le plan musical. Au contraire, le Nordeste et le Sertão forment sans doute l’un des plus importants greniers culturels du Brésil.

C’est dans ce chaudron culturel singulier qu’est né le forró, qui est rapidement devenu l’un des éléments identitaires des Nordestins. Bien que le forró ait connu une évolution importante en voyageant vers les centres urbains et dans le pays tout entier, c’est avant tout une musique populaire, qui reste attachée à ses racines rurales. La poésie simple et directe des chansons parle de la vie de tous les jours des Nordestins. De ce fait, pendant des décennies, les élites intellectuelles et musicales ont méprisé le forró considéré comme une musique d’illettrés et de bouseux, sans raffinement et sans valeur.


 

Spécificités artistiques
 

C’est l’accordéon, ou sanfona, qui est l’instrument roi et le grand symbole du forró. Aujourd’hui, les musiciens utilisent principalement l’accordéon chromatique à clavier. Mais certains continuent à jouer aussi le pé-de-bode (ou sanfona de oito baixos), petit accordéon diatonique datant des débuts de l’histoire du forró et possédant seulement huit boutons de basses. Il arrive aussi que l’instrument soliste soit un harmonica ou une rabeca (violon traditionnel du Brésil).

Le forró traditionnel nordestin est appelé forró pé-de-serra (« forró du pied de la montagne »). Habituellement, un groupe pé-de-serra est composé d’un accordéon, d’un triangle et d’une zabumba. Autre instrument emblématique du forró, la zabumba est une grosse caisse tenue en bandoulière, jouée d’un côté avec un maillet, et de l’autre avec une baguette qui joue les contre-temps.

Au cours de l’histoire, les catastrophiques sécheresses du Sertão ont poussé beaucoup de paysans désoeuvrés à un exode massif vers le Sud pour devenir les ouvriers des grands chantiers de la construction de São Paulo, Rio de Janeiro et Brasília. Ces immigrants nordestins et leur descendance forment aujourd’hui la classe pauvre des capitales où on leur réserve toutes les tâches ingrates. En quittant leur terre, les Nordestins ont emporté leur culture, et le forró bat aujourd’hui son plein sous une forme renouvelée dans les innombrables bars dansants forró des capitales.

Dans l’état d’Espirito Santo d’abord, puis à Brasília, est ensuite apparu un genre nouveau, appelé forró universitário (car il s’est développé d’abord dans le milieu étudiant des universités). Ce genre a conservé la formation de base du forró pé-de-serra en y adjoignant d’autres instruments modernes et des orchestrations plus savantes, ce qui a produit une forme de forró adouci plus au goût des classes moyennes et supérieures. Par extension, « forró universitário » désigne aussi tout le forró produit au Sud du pays.


Depuis quelques années, le forró connait une nouvelle vague très populaire sous la forme du forró romântico (ou electrônico). Ce phénomène est né dans le Nordeste, mais s’est rapidement étendu dans tout le pays. Ce sont des groupes à vocation très commerciale qui conservent seulement quelques éléments du forró original, allant parfois même jusqu’à remplacer l’accordéon par le synthétiseur. Ces bandas proposent des spectacles chorégraphiés à grand renfort d’effets spéciaux qui attirent des foules gigantesques pour danser au rythme facile de chansons romantiques ou à caractère sexuel. Ce raz-de-marée commercial rend la vie dure aux musiciens fidèles au forró pé-de-serra. Mais, en revanche, il fait vivre bon nombre de musiciens de la jeune génération. Bien que ce forró commercial phagocyte le marché du disque et les ondes radios, le forró pé-de-serra continue à animer les bals populaires, et il garde la vedette des grandes fêtes de São João.
 
Chaque année, la saison du forró culmine lors des fêtes de São João (la Saint-Jean). Cette tradition héritée du Portugal a acquis au Brésil une importance exceptionnelle. Au calendrier officiel, c’est le 24 juin qui est le jour de São João. Mais dans le Nordeste, c’est tout le mois de juin qui est consacré aux bals forró et aux quadrilhas (danses en « quadrilles »), attirant une foule plus importante encore que le carnaval.

Traditionnellement, les grands centres du forró sont Caruaru (état de Pernambuco) et Campina Grande (état de Paraíba) qui possèdent de grands forródromos (stades spécifiquement réservés aux concerts de forró, équivalents des énormes sambódromos de Rio et São Paulo). Mais la force extraordinaire du forró réside dans son omniprésence dans tout le Nordeste, et la São João se fête jusque dans le plus petit village isolé du Sertão où se cachent souvent les artistes les plus étonnants.

 

Source : article de Philippe Krümm, sur Mondomix.