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Projet Musique & Danse

Rencontres et dialogues : Découverte de musiques et danses traditionnelles, du Nordeste brésilien à l'Occitanie française.

 

avec Carlos VALVERDE

La région Nordeste (« nord-est »), historiquement la première colonisée, est la plus pauvre du Brésil mais en même temps celle qui recèle un très grand nombre de richesses culturelles et artistiques, inspirant l'ensemble du pays. Sous l’emprise de grands propriétaires terriens qui perpétuent un véritable système féodal, le Nordeste reste aujourd’hui encore marqué par la misère et l’injustice sociale. C’est particulièrement vrai de tout l’intérieur aride du territoire, le mythique Sertão.
C’est dans ce chaudron culturel singulier qu’est né le forró, qui est rapidement devenu l’un des éléments identitaires des Nordestins. Bien que le forró ait connu une évolution importante en voyageant vers les centres urbains et dans le pays tout entier, c’est avant tout une musique populaire, qui reste attachée à ses racines rurales. La poésie simple et directe des chansons parle de la vie de tous les jours des Nordestins. De ce fait, pendant des décennies, les élites intellectuelles et musicales ont méprisé le forró considéré comme une musique d’illettrés et de bouseux, sans raffinement et sans valeur.

 

Le forró traditionnel nordestin est appelé forró pé-de-serra (« forró du pied de la montagne »). Habituellement, un groupe pé-de-serra est composé d’un accordéon, d’un triangle et d’une zabumba. Autre instrument emblématique du forró, la zabumba est une grosse caisse tenue en bandoulière, jouée d’un côté avec un maillet, et de l’autre avec une baguette qui joue les contre-temps.

Au cours de l’histoire, les catastrophiques sécheresses du Sertão ont poussé beaucoup de paysans désoeuvrés à un exode massif vers le Sud pour devenir les ouvriers des grands chantiers de la construction de São Paulo, Rio de Janeiro et Brasília. Ces immigrants nordestins et leur descendance forment aujourd’hui la classe pauvre des capitales où on leur réserve toutes les tâches ingrates. En quittant leur terre, les Nordestins ont emporté leur culture, et le forró bat aujourd’hui son plein sous une forme renouvelée dans les innombrables bars dansants forró des capitales.

 

Chaque année, la saison du forró culmine lors des fêtes de São João (la Saint-Jean). Cette tradition héritée du Portugal a acquis au Brésil une importance exceptionnelle. Au calendrier officiel, c’est le 24 juin qui est le jour de São João. Mais dans le Nordeste, c’est tout le mois de juin qui est consacré aux bals forró et aux quadrilhas (danses en « quadrilles »), attirant une foule plus importante encore que le carnaval. Traditionnellement, les grands centres du forró sont Caruaru (état de Pernambuco) et Campina Grande (état de Paraíba) qui possèdent de grands forródromos (stades spécifiquement réservés aux concerts de forró, équivalents des énormes sambódromos de Rio et São Paulo). Mais la force extraordinaire du forró réside dans son omniprésence dans tout le Nordeste, et la São João se fête jusque dans le plus petit village isolé du Sertão où se cachent souvent les artistes les plus étonnants.

 

Par ailleurs, en France, parler de chants et danses traditionnelles occitanes ne consiste pas à évoquer une spécialité emblématique d'une région. L'occitanie a su accueillir et faire sien le patrimoine musical et dansé des contrées voisines, voire même de contrées plus lointaines, ce qui a largement contribué à l'enrichissement permanent de son patrimoine musical.

C’est ainsi que la bourrée par exemple, sous ses diverses formes (par 2, 3, 4, en ligne ou en ronde), côtoie les rondes et farandoles communautaires (c’est à dire à plusieurs danseurs). A partir du 19e siècle, le patrimoine musical s’est enrichi du savoir-faire et des répertoires musicaux d’origines diverses : des Iles britanniques (scottishe - gigue) ou encore de Pologne (polka). Les artistes locaux ont créé leurs propres compositions à partir de ces modèles qui sont ensuite entrés dans le patrimoine local.

 

En France, et en terre occitane en particulier, les occasions de danse étaient nombreuses et variées mais presque toujours liées à des festivités célébrées en collectivité (période de carnaval, fête de la Saint-Jean (également!), soirs de battages, de vendanges...). Aujourd'hui, le bal occitan est le lieu de prédilection pour l'expression des danses et chants de tradition populaire. Ces derniers étant toujours l'occasion d'exprimer des valeurs qui reflètent des idéaux d'une culture : les bals étant des espaces symboliques pour exprimer la solidarité sociale et les échanges communautaires à travers les réjouissances collectives.

 

Comme toute expression artistique issue d'une tradition, ces chants et danses ne sont pas figés dans le passé mais éminemment modernes : ils évoluent avec la société et en fonction des artistes, pratiquants et lieux. Nombre d'artistes bien connus de la scène occitane se sont appropriés cette tradition et créé de nouvelles formes, que ce soit en danse ou en chant. Nous avons eu d'ailleurs le privilège cette saison, aux Ateliers du monde, d'accueillir le célèbre chanteur occitan Jan-Mari Carlotti dans le cadre de notre cycle public d'ateliers-rencontres et qui nous a démontré à quel point le chant traditionnel occitan peut être une source de création d'une extraordinaire richesse.

On constate ainsi que certains chants et danses sont réputées liées à un lieu géographique mais peuvent être interprétées différemment dans un village voisin. L’imagination et l’improvisation façonnent en permanence ce patrimoine musical.

 

La danse traditionnelle est inséparable de la chanson, de la musique et des instruments qui l’accompagnent. L’orchestre, au sens où nous le connaissons aujourd’hui, était convié à animer les événements marquants, comme la fête votive. Mais il n’était pas rare qu’il soit réduit à sa plus simple expression : Au son du tra-la-la, en sifflant, en chantant, un musicien sans instrument pouvait faire danser toute une communauté réunie pour toute occasion (veillée, fêtes des moissons, etc...). Il savait jouer de son corps pour rythmer la musique, en claquant des mains, en martelant le sol de ses pieds. Ce savoir-faire, à partir de moyens simples, se retrouvait dans la création des chansons traditionnelles. Sur un air connu, des paroles étaient adaptées, souvent de façon très opportune ; par exemple pour célébrer les événements locaux du moment.

 

Il est frappant de constater que ces musiques traditionnelles ont traversé le temps et sont encore très présentes.Qu’elles soient chantées ou jouées, ces musiques étaient souvent d’une grande simplicité : deux phrases musicales répétées chacune deux fois.

 

Cet extrême dépouillement aboutit toujours à une étonnante richesse que les musiciens d’hier et d’aujourd’hui, selon leur humeur, leur dextérité, leur imagination, amendent en ajoutant des ornementations. La simplicité des textes et des airs facilitait la transmission orale, seule façon de perpétuer les créations puisqu’il n’était pas rare que les musiciens ne sachent ni lire ni écrire la musique.Malgré tout, certains collecteurs ont répertorié et annoté ces musiques, dans le souci de le sauvegarder.